1 mars 2012 4 01 /03 /mars /2012 19:52

 

Un film d’Alain Resnais, texte de Jean Cayrol, musique de Hanns Eisler.

Ce film a été réalisé en 1955.

 

Alain Resnais (né en 1922, à Vannes) : Il est aussi le réalisateur du documentaire Guernica (1950), Hiroshima mon amour (1959) et Muriel ou le Temps d’un retour (1962). Ces trois films ont trait à trois conflits centraux dans l’histoire de l’Europe au XXe siècle.

 

Jean Cayrol (1911 – 2005), Bordeaux. C’est un poète, romancier, scénariste, essayiste et éditeur français. Engagé dans la Résistance, il est arrêté en 1942 et déporté N.N. (Nacht und Nebel) au camp de concentration de Mauthausen-Gusen (Autriche). Il a écrit Poèmes de la nuit et du brouillard. Il a écrit le scénario de Muriel ou le Temps d’un retour (1962).

Voir le texte du commentaire.

 

Hanns Eisler (né en 1898 à Leipzig, mort en 1962 à Berlin-est). C’est un théoricien musical et compositeur autrichien. Il est l’auteur de l’hymne national de l’ancienne RDA, Auferstanden aus Ruinen, « Ressuscité des ruines ».

 

Importance de la musique : La musique d’Eisler est une partition ininterrompue. C’est la seule voix continue du film. Elle supplée la parole qui ne peut plus se dire, qui s’étouffe. Cette musique inscrit du plein dans l’œuvre trouée, elle fait tenir ensemble ses matériaux hétérogènes. Le spectateur peut trouver un point de balance entre les deux sens : la vue et l’ouïe.

 

Deux conseillers historiques ont joué un rôle important :

 

- Henri Michel, secrétaire général du Comité d’histoire de la Seconde Guerre mondiale, organisme gouvernemental chargé de rassembler de la documentation et de poursuivre des recherches historiques sur la période de l’occupation de la France (1940 - 1944). C’est l’historien de la résistance, le secrétaire général du Réseau du Souvenir. Au fil du tournage et du montage, il a de moins en moins reconnu le film.

 

- Olga Wormser-Migot, née Olga Jongelson, née à Nancy dans une famille juive d’origine russe (1912 – 2002). Historienne, elle sera l’une des premières à étudier le système concentrationnaire nazi. Elle s’est montrée très attachée à la dimension artistique du film d’Alain Resnais

 

 

Le film est une production Argos films. Le producteur Anatole Dauman, né en 1925 à Varsovie, Pologne, et mort en 1998 à Paris, a tenu un rôle important dans l’aboutissement du projet. En 1959, il produira Hiroshima mon amour, du même Alain Resnais, à partir d’un scénario de Marguerite Duras.

 

 

 

Un livre important aide à comprendre le film d’Alain Resnais et son impact sur les recherches historiques : Nuit et brouillard : un film dans l’histoire (Editions Odile Jacob, 2007). Il est l’œuvre de Sylvie Lindeperg, historienne du cinéma, maître de conférences à l’Université Paris III.

 

Voir deux articles à propos du livre de Sylvie Lindeperg :

- l’un est une recension de Kristian Feigelson, dans Le Temps des médias, n°8, automne 2007 ;

- l’autre, « Nuit et brouillard : le scandale » de Jacques Mandelbaum dans Le Monde daté du 22 août 2006

 

Difficultés qu’ont rencontrées Alain Resnais, la production et toute l’équipe du film :

 

- au moment de la réalisation, l’Imperial War Museum (l’organisme national des Musées de Guerre britanniques) a interdit à Alain Resnais l’accès aux archives contenant des images tournées lors de la libération des camps.

 

- la commission de contrôle du cinéma (en fait, c’est la censure) pointe :

a) la violence du film, et

b) la présence, au premier plan d’une photographie du camp de détention de Pithiviers, d’une silhouette de gendarme français dans le poste de guet.

(Relire l’article signé par Jacques Mandelbaum, dans Le Monde du 22 août 2006).

 

- en 1956, le film est retiré de la sélection officielle du Festival international de Cinéma de Cannes sous la pression de l’Ambassade de la République Fédérale d’Allemagne (Allemagne de l’ouest).

 

 

En renforçant le propos par quelques articles qui sont joints, il est possible de souligner trois points essentiels. D’un travail sur la déportation, principalement de résistants, par conséquent d’un hommage à la France UNE, UNIE et VICTORIEUSE, qui a résisté face à l’occupation et à la barbarie nazie, on passe à une vision plus complexe.

 

1. La photographie du camp de Pithiviers (minutage 4.29 : // 4.42 : ), photographie insérée dans le film pour expliquer d’où viendront ceux qui « ont déjà une place assignée » (Minutage 4. 00 : // 4. 20 ) dans ces camps dont Jean Cayrol (Voix de Michel Bouquet) a parlé précédemment.

Voir les divers articles à propos de cette photographie et de son insertion parmi les images d’archives du film.

 

 

2. Alain Resnais filme les camps de façon indifférenciée : camp de concentration (Konzentrationslager) ou camp d’extermination (Vernichtungslager). Ce dernier mot, qui contient l’idée d’anéantissement, est directement lié au concept de Nuit et Brouillard.

 

Voir « Nacht und Nebel » (nuit et brouillard), qui est le nom de code des directives du IIIe Reich sur la poursuite pour infraction contre le Reich ou contre les forces d’occupation.

 

NN, double lettre gravée sur le dos du vêtement de certains prisonniers (dont Jean Cayrol lui-même à Mauthausen). (Minutage 8. 20 : // 8. 40 : )

 

 

 

« NN »

 

Trois sens : pour les nazis, c’était l’idée de faire disparaître ces prisonniers de façon à laisser définitivement la famille dans l’incertitude. Le maréchal Wilhelm Keitel, instigateur du décret, écrit une lettre qui précise que :

- Les prisonniers disparaîtront sans laisser de trace.

- Aucune information ne sera donnée sur leur lieu de détention ou sur leur sort.

 

Retenir que le roi Alberich, à la fin de L’Or du Rhin, opéra de Richard Wagner (1813 – 1883), disparaît dans la fumée en chantant : « Nacht ou Nebel, niemand gleich » (« Nuit et brouillard, plus personne »).

 

NN, c’est aussi comme l’abréviation latine Nomen nescio, ce qui signifie « Je ne connais pas (nescio) le nom (nomen) ». Faire disparaître quelqu’un dont on ne connaît pas le nom et qui n’apparaîtra sur aucun registre, dont la trace restera à jamais introuvable.

 

 

3. Le visage d’Anna Maria (Settela) STEINBACH (Minutage 6. 06 : // 6. 21 : ). Toute la séquence d’images allant de 4. 15 : à 6. 27 : // de 4. 30 : à 7. 00: )

On retient principalement les images du train sur le quai de gare de Westerbork, aux Pays-Bas, le 19 mai 1944.

Westerbork (un peu comme un « Drancy » néerlandais ou hollandais) est situé à mi-distance d’Amsterdam (Pays-Bas) et de Brême (Allemagne). C’est de Westerbork que sont également partis Anne Frank et sa famille pour Auschwitz.

 

Anna Maria Steinbach était née dans le Limbourg du sud (du côté de Maastricht, aux Pays-Bas). Elle fut arrêtée le 16 mai 1944 à Eindhoven (Pays-Bas) en tant que «tsigane ». Elle est en réalité une sinti, c’est-à-dire qu’elle appartient à ceux qui sont aussi appelés « Roms ». L’image poignante de ce film a été tournée par Rudolf Breslauer, un détenu juif de Westerbork qui filmait sous les ordres du commandant du camp. Arrivés à Auschwitz le 22 mai, les tsiganes de ce convoi seront gazés lors de la liquidation du « camp des tsiganes » dans la nuit du 2 au 3 août 1944.

À observer particulièrement : le regard empli de frayeur ou d’effroi de Settela (Anna Maria) Steinbach.

Du point de vue historique, cette image est très importante car le visage de Settela a longtemps été une icône de la shoah, de l’extermination des juifs d’Europe. Mais on apprend plus tard que Settela est une victime tsigane (sinti). C’est un journaliste néerlandais qui a pu retrouver Crasa Wagner, une jeune juive qui était juste derrière Settela, au moment où l’image fut tournée. Cette image est l’image qui rappelle (qui prouve ?) que les peuples nomades d’Europe ont été parmi les victimes de l’extermination décrétée par les nazis.

Aux Pays-Bas, deux images, toutes deux également célèbres, sont associées au JOUR DU SOUVENIR, celle d’Anne Frank et celle d’Anna Maria Steinbach.

 

En clair, d’un film à la gloire de la Résistance, l’idée de départ, l’on est passé à un film sur concentration et extermination, mais une extermination qui a touché, comme on a pu le voir, l’une des populations qui a toujours été rejetée et à qui même les vainqueurs auraient voulu dénier le droit d’être reconnue VICTIME.

 

 

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Publié par M. Collet - dans Histoire des arts
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